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"Je croyais qu'on allait protéger ma fille"

  • Photo du rédacteur: Poncelet Gaële
    Poncelet Gaële
  • 26 mars
  • 8 min de lecture
Je n’avais pas prévu ce combat. Je voulais simplement protéger ma fille. J’ignorais que j’allais aussi devoir me battre contre un système. Comme beaucoup de parents, je pensais que les institutions étaient là pour protéger. Je pensais que lorsqu’un enfant parle, lorsqu’un doute sérieux émerge, les mécanismes de protection s’enclenchent naturellement.
La réalité est plus complexe.


Tout commence à la fin de l’été 2025. Des mots d’enfants. Ceux d’une petite fille de 4 ans. Des mots que l’on refuse d’entendre, auxquels on cherche d’abord une autre explication. Puis les éléments s’accumulent. Et à un moment, il n’est plus possible de détourner le regard. Encore moins lorsqu’un médecin constate les abus et les signale aux organismes compétents. Je n’oublierai jamais ses paroles:


« Il faut que ça s’arrête Madame! Je dois faire un signalement et je vous encourage à déposer plainte à la police pour que votre fille soit protégée. »

La police prend les choses au sérieux. On me demande de ne plus remettre ma fille à son père, en me rappelant au passage mon obligation de protection. On me demande de ne plus déposer ma fille à l’école, le temps que les choses se mettent en place.

Le père et l’école sont informés par l’inspecteur de police, je pense alors que nous allons pouvoir reprendre une vie à peu près normale. Il ne reste plus qu’à saisir le tribunal de la famille pour que les modalités d’hébergement soient adaptées à ces mesures de protection.


Et c’est à ce moment que tout bascule.


Tout est mis en doute. La parole de l’enfant, celle du parent protecteur. Une parole retournée contre ceux qui la portent. Même le rapport médical d’un médecin assermenté est disséqué, remis en question. Et face à cette incertitude créée, la prudence l’emporte sur la protection.


« Dans ce type de décisions, il convient d’avoir égard d’une part, à la sécurité de la victime, aux besoins de l’enfant maltraité et à la prise en considération de la personne qui a le courage de porter plainte. Mais d’autre part, il ne peut être perdu de vue qu’une affaire pénale peut parfois se terminer par un acquittement ou un non-lieu. Les procédures pénales s’étendent sur de longs mois, et lorsque le dossier est clôturé, il faut éviter que la rupture du lien père-enfant ne soit consommée. Les destructions relationnelles sont irrattrapables. »

Cette logique, en apparence équilibrée, révèle en réalité un déséquilibre plus profond.

Car si la rupture du lien est envisagée comme un risque majeur — voire irréversible —, le traumatisme potentiel d’un enfant contraint de maintenir un contact avec un parent qu’il désigne comme agresseur est, lui, absent du raisonnement.


Or, la littérature scientifique est aujourd’hui abondante sur les conséquences d’une telle injonction.Un enfant contraint de rester en contact avec un parent potentiellement violent, peut développer des troubles durables, psychologiques, émotionnels et développementaux.

Ce constat n’est pas seulement scientifique. Il est aussi juridique.


Les textes européens — qu’il s’agisse de la Convention européenne des droits de l’homme, de la Convention d’Istanbul ou encore de la Convention relative aux droits de l’enfant — consacrent un principe fondamental : l’intérêt supérieur de l’enfant doit primer, et sa sécurité doit être garantie.


Dans cette perspective, la question n’est pas uniquement de préserver un lien. Elle est de déterminer si ce lien peut exister sans mettre l’enfant en danger. Autrement dit : peut-on considérer comme un préjudice prioritaire la rupture d’un lien, sans évaluer avec la même exigence le risque d’un traumatisme qui, s’il est avéré, est irréversible ?


Ce déséquilibre interroge.Et il met en lumière une difficulté plus large : celle d’intégrer pleinement, dans les décisions, les connaissances actuelles sur les violences intrafamiliales et leurs impacts.

Au fil de mon parcours, j’ai découvert un décalage profond entre les textes et leur application. Le doute ne devrait jamais pesé plus lourd que la sécurité d’un enfant.


Ce constat n’est pas isolé. Au fil des rencontres, des témoignages se sont accumulés.Des parents, souvent des mères, décrivent des trajectoires similaires, des mécanismes qui se répètent. Ce que ces parcours révèlent, ce n’est pas une succession d’erreurs individuelles, c’est une difficulté structurelle à appréhender certaines formes de violences. 


Ces dysfonctionnements sont connus, dénoncés par les associations depuis de nombreuses années. Récemment encore, l’association Droits de l’enfance a rédigé une étude de cas destinée à l’ONU au titre révélateur: « Quand l’Etat belge expose des enfants au danger ». Au travers de différents cas, un mécanisme ressort. Les éléments étayant des abus sexuels sont passés sous silence au profit d’accusations d’instrumentalisation, de manipulation ou d’aliénation du parent protecteur qui ne sont, elles, basées sur aucun élément factuel.


Cette décrédibilisation du parent protecteur a des conséquences concrètes en justice. Une évaluation menée en 2019 par le professeur américain Joan Meier montre que seulement 2% des cas sont reconnus par le juge lorsque la manipulation est évoquée dans le dossier.

Une stratégie de manipulation qui est parfois amenée par les institutions elles-mêmes. 


Dans ce genre de dossier, il n’est pas rare que le parquet communique un certain nombre d’informations afin d’éclairer le Tribunal dans les décisions à prendre. Dans mon dossier, le parquet stipule, entre autres, dans un avis écrit:


« Une constitution de partie civile de Mme à l’encontre de Mr datée de juin 2023, lui reprochant, à lui et à ses proches, de nombreuses infractions pénales (coups, hacking, harcèlement, etc.) a fait l’objet de réquisitions de non-lieu total tracées par mon office le 31 juillet, lesquelles ont été communiquées à Mme. »

Vous avez bien lu. Le parquet, lui-même, laisse entendre que la plainte déposée pour viol sur ma fille serait une réponse au réquisitoire de non-lieu pour des violences dénoncées dans le passé. Il ne précise pas pour autant que Mr a déjà été reconnu coupable de coups et blessures, information pourtant importante dans ce type de dossier. 


Outre le fait que cela va à l’encontre de l’article 31 de la convention d’Istanbul qui impose aux Etats membres de tenir compte des incidents de violence à l’égard des femmes, l’information est incomplète, et fausse. Le réquisitoire a, dans les faits, été communiqué 6 jours après le dépôt de plainte pour viol, ce qui rend matériellement impossible la motivation suggérée par le ministère public.

D’autres erreurs ou omissions composent cet avis. S’il n’est pas compliqué de les démontrer une à une, le mal est fait. La crédibilité du parent protecteur est mise en doute et le Tribunal conclut:


« Au regard de l’ensemble de ces éléments, le tribunal estime qu’à ce jour les éléments dont il dispose ne semblent pas suffisamment probants pour ordonner une suspension pure et simple des contacts entre l’enfant et son papa »

Le père peut être un potentiel abuseur, mais le système préfère envisager que c’est faux plutôt que de prendre les mesures de précaution adéquates. Pourtant, les études démontrent que les allégations mensongères sont marginales, entre 2 et 5%. Pour se prémunir de cette infime probabilité, les 95 à 98% des dossiers exposent des enfants a un risque qui pourrait être évité.


Ces décisions ne sont pas neutres. Pour s’assurer que le parent protecteur respecte ce genre de décision de justice discutable, elle est en général assortie d’une astreinte. Pour ma part, 500€ par semaine chaque fois que je ne remets pas ma fille à son père. Evidemment que je n’ai pas 2000€ par mois à dépenser pour pouvoir protéger ma fille! Mais tant pis, ce n’est pas une sanction financière qui va m’encourager à remettre ma fille auprès de l’agresseur qu’elle dénonce. Encore moins lorsque, chaque jour, les révélations s’enchaînent, les cauchemars nous réveillent toutes les nuits, le sentiment d’insécurité est permanent,…


Et puis j’ai le cadre législatif avec moi. 


La Cour européenne des droits de l’homme a sanctionné, à plusieurs reprises, des Etats membres en rappelant que toute décision de sanction financière (astreinte) sans évaluation spécialisée du danger viole les standards posés par la Grande Chambre de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.


Le GREVIO dénonce la tendance judiciaire consistant à considérer les mères protectrices comme non coopérantes, à imposer des sanctions pécuniaires et à privilégier le lien parental au détriment de la sécurité des enfants. Il appelle les États à prohiber toute mesure coercitive prenant pour cible un parent qui agit pour protéger son enfant, tant que le risque n’est pas écarté.


Enfin, dans son observation générale N°14, le Comité des droits de l’enfant (ONU) insiste: toute décision qui expose l’enfant à un danger ou qui sanctionne le parent protecteur constitue une violation directe de l’intérêt supérieur de l’enfant.


Plusieurs jugements ont été rendus dans mon dossier et tous comportent au moins un manquement au droit international. Mais ces jugements étant provisoires ou « avant dire droit », il n’est pas possible de faire appel. Vous êtes coincés dans un situation asphyxiante financièrement et psychologiquement avec le douloureux sentiment de ne pas être en mesure de protéger votre enfant.


Jusqu’à ce que…


Il suffit parfois d’une personne pour que tout change. Dans mon cas, une assistante de justice chargée de réaliser une enquête sociale. Une dame sensibilisée et formée aux violences intrafamiliales. Elle ne s’est pas fait dupée par l’image parfaite que dépeignait le père tout en détruisant la mienne. Au contraire, ça c’est retourné contre lui


« Monsieur s’inscrit dans une stratégie de disqualification systématique. Sa ligne de défense semble uniquement reposer sur l’attaque de la crédibilité de Madame plutôt que sur une préoccupation pour les symptômes de sa fille. […] La dynamique passée et présente révèle certains indicateurs évoquant une logique de contrôle coercitif dans le chef de Monsieur. […] On pourrait attendre de Monsieur qu’il participe au projet de protéger l’enfant sans avoir besoin de démolir l’image de la mère, tout en soulignant l’idéal de la sienne. »

Ce regard change tout. Il ouvre les yeux à certains intervenants dans le dossier et me permet de retourner devant le Tribunal de la jeunesse (protectionnel). Cette fois encore, j’ai la « chance » que l’audience soit présidée par une juge au fait des violences sexuelles et intrafamiliales. Après 7 mois d’un douloureux combat, ma fille est enfin protégée: les contacts sont provisoirement suspendus avec le père.


Ce n’est pas pour autant la fin de la bataille. Il va falloir se démener au pénal pour que le dossier ne soit pas classé sans suite, comme c’est le cas 9 fois sur 10.

Et puis il va falloir que le système bouge, en profondeur. Parce que si moi j’ai eu « la chance » de me retrouver face à la bonne personne, ce n’est pas le cas pour de nombreux parents protecteurs, qui se battent parfois depuis des années déjà.


Certaines lignes ont déjà bougé, mais l’impact est plutôt symbolique.


Depuis 2022, l’inceste est inscrit dans le Code pénal belge.Mais cette avancée législative ne suffit pas. Car reconnaître une infraction dans la loi ne garantit pas sa reconnaissance dans les faits. Il existe aujourd’hui un enjeu majeur : combler l’écart entre le cadre juridique et la réalité du terrain. Cela suppose de mieux former. De mieux coordonner. De mieux écouter.

Mais surtout, cela suppose d’accepter de regarder cette réalité en face.


Ce que j’ai compris au fil de ce parcours, c’est que ce combat dépasse largement les histoires individuelles. Il interroge notre capacité collective à protéger les plus vulnérables. Et il pose une question simple :

Sommes-nous prêts à adapter nos systèmes pour répondre à ces réalités ? Combien d’enfants devront encore attendre que nos institutions les protège? 


Le combat continue. Pour que l'inceste ne reste plus dans l'ombre, pour que tous les enfants soient protégés.

Merci de soutenir ce projet! https://www.silence-documentaire.com/don



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